Roman : La rivière savait… (10)

Publié le par M. P.

(Suite)

Elle était pudique, discrète et réservée, Mamilou. Elle exprimait peu ses émotions. Je n’osais pas la questionner sur Lucien, mon père, que j’aurais tant aimé connaître. Ce grand amour envolé parmi les cendres d’une guerre absurde, folie naissante d’âmes en manque d’humanité dont les cellules gangrenées par la cruauté avaient envahi certains cœurs nauséabonds.

Mamilou avait gardé précieusement quelques photographies, seuls indices le révélant. Ne voulant pas heurter sa sensibilité de peur qu’elle ne se fêle davantage, je la laissais tranquille, évitant de montrer mes failles. Elle avait tant besoin d’être rassurée, de me sentir forte et solide. Elle ne se plaignait jamais, montrant que tout allait bien, mais sa mélancolie, compagne habituelle, parlait pour elle. Sa tendresse était réelle, son regard sur moi toujours bon, positif et  encourageant.

Mais alors, était-ce elle ou moi, ou les deux à la fois qui évitaient les câlins, les bisous, les caresses, chatouilles ou autres démonstrations fougueuses qu’une mère et son enfant peuvent laisser parfois déborder ?

Cet évitement, comme une gêne, un interdit, n’entravait en rien le lien qui nous unissait, me laissant seulement quelque peu interrogative sur l’origine de cette retenue.

La tendresse physique était née sur les genoux de mon parrain. Je me souviens de ces galops effrénés au rythme des « à cheval gendarme » à rire à m’en étouffer. Je me souviens aussi des roulades enlacées dans les bras de Pierre, lorsque nous dévalions les collines, nous laissant rouler jusqu’en bas, mangeant quelques pâquerettes ou boutons d’or au passage.

Mais au quotidien, c’était l’affection de Soumise qui assouvissaient mes manques.

On n’imagine pas combien sont riches les ressources dans lesquelles l’enfant puise ses forces. L’enfance, tout comme une maison, a besoin de fondations solides. C’est seulement à cette condition que la construction peut combattre tous les séismes de la vie. Et, malgré la sensibilité de Mamilou qui avait déteint sur mon être, je me sentais prête à grandir pour le meilleur et pour le pire.

J’aimais danser et chanter. J’avais toujours un air qui me trottait dans la tête. Il m’arrivait très souvent de m’endormir, surprise de me réveiller en ayant gardé à l’esprit le même refrain, comme si je l’avais chanté toute la nuit.

J’aimais entendre les chants du pays que les hommes entonnaient en chœur de leurs voix graves les jours de fête.

Silence, elle danse !

Savez-vous la douleur d’une passion ancrée

Décoiffant la pudeur de sentiments secrets

Mettant à nu nos cœurs à flots, à fleur de peau

Qui murmurent « je t’aime » « je t’aime » à demi-mot.

Croyez-vous ça facile

Dire est-il bien utile ?

Comme mobiliser la force d’une armée

Envahissant nos corps de troubles alarmés

La coupe qui déborde submergée d’émotions

Qui par économie s’abstient, se tait, évite

Ce trop plein qui débite

Un torrent d’affection.

Est-ce l’amour alors, est-ce l’amour si fort

Qui détrône les mots pour y loger nos corps ?

Les mots peuvent dormir sur du papier de soie

D’où viennent se lover de folles arabesques

D’autres naissant aussi sur les murs, sur des fresques

Ou sur des aquarelles d’où résonnent nos voix

Les mots ne disent rien, la vérité s’élance

Dans des signes traduits par la voix du silence

L’amour se lit partout, mais on ne le dit pas

Il joue du piano bar, en solo il s’incline

Sur un violon en pleurs d’où vient glisser le pas

Léger, tendre et gracieux de cette ballerine

Qui danse, en silence, sans faux pas

Dessinant ses émois sur chacun de ses pas.

(A suivre)

 

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Publié dans culturels

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