Regards philosophiques (141)
Thème :
« Le droit de révolte a-t-il un sens ? »
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Débat (suite) :
► Mettre dans le contexte actuel le thème de la discussion sur le sens du droit de révolte, c’est très important. Important parce qu’une des choses que l’on voit dans la société actuelle, c’est surtout un sentiment d’indifférence, de scepticisme, « du tout est égal », ou encore du « pourquoi vais-je me sacrifier si les choses ne vont pas très bien ? »
Donc, réaffirmer le besoin de la révolte, c’est magnifique. Si on se situe sur le plan social, collectif, si on met l’accent sur le plan personnel, individuel, avec l’esprit de faire face à la réalité, je crois que cela invite à la révolte collective.
Parmi les questions que me pose ce sujet, il y a : quelle est la différence entre la révolte et l’insurrection ? Et par ailleurs, quel est le rôle parfois de l’aspect religieux dans la révolte ? Est-ce que c’est la construction mal interprétée du christianisme qui fait qu’il ne faut pas se révolter, car tout va se jouer après la mort ? Ou alors, est-ce l’interprétation des masses ?
On voit dans de récentes révoltes le refus que la religion soit « un mur de Berlin ». Mais entre ceux qui se révoltent et ceux qui interprètent la révolte, où se situe vraiment le sens d’une révolte, du pourquoi on a fait la révolte ?
Ce qui me touche en tant que Chilien, c’est que la révolte n’a pas été déclarée dans les droits positifs. Mais, quand il y a la terreur, comme ce fut le cas au Chili, cela justifie le droit à la rébellion, à la révolte, lorsque sont fermées toutes les portes d’accès à la démocratie et à l’expression individuelle.
Lorsque Pinochet a réprimé la révolte, tous les pays se sont élevés contre cette réponse au droit de révolte, sauf les USA (bien sûr) et quelques autres pays.
► Il y a un droit de révolte qui existe, c’est le droit de grève, un droit social dont le sens porte sur les conditions de travail, les salaires…
► Quelle différence faisons-nous ce soir entre révolte et révolution ? Est-ce qu’une révolution serait une révolte aboutie ? Et quelle différence avec la rébellion, l’insurrection, la mutinerie ?
Politiquement, ce mot révolte a été employé dans plein de sens. Ce qui nous rappelle que lorsque la CIA a mis Pinochet au pouvoir, la presse « bien pensante » titrait : le peuple s’est soulevé, le peuple s’est révolté, le peuple s’est libéré de la dictature communiste…
La premier pas qui mène à la révolte peut être la désobéissance, ou ne pas aller jusque là, comme ce fut le cas avec les militaires appelés qui lors de mouvements de viticulteurs à Béziers en 1907 avaient mis « la crosse en l’air ».
Revenant à l’insurrection, cela me semble être une révolte à laquelle participe l’armée, ou des forces armées.
► Les dictatures et les fascismes se font élire au nom du peuple et de ses colères.
► Camus, dans toutes ses interventions, a insisté sur la justice et l’injustice. Son idée n’était pas forcément de faire la révolte, mais surtout combattre l’injustice.
Parfois, ceux qui provoquent la révolte, ou la révolution, sont ceux qui vont diriger, ceux qui prendront le pouvoir ; eux voient bien le sens de la révolte, alors que ceux qui se révoltent contre les injustices, le font pour le genre humain.
Ce qui me révolte le plus aujourd’hui, c’est cette presque « servitude volontaire » où en sont arrivées des personnes dans certaines entreprises. Ces personnes n’osent pas, ne peuvent pas, se révolter contre ce qui parfois les détruit. Comment se révolter quand on n’a pas de statut ? Quand on est dans la précarité ? La peur l’emporte sur l’envie de révolte.
► Entre révolte et révolution, ce qui diffère c’est l’implication individuelle ou collective. Une révolution cela ne peut pas se faire individuellement. Une révolte cela peut être individuel. Par contre, une insurrection, c’est dans le collectif, comme une flambée pour renverser le pouvoir.
Tout le sens est dans le changement ou non de société, tout mouvement de révolte, de révolution incluant volonté de changement. Il reste ensuite à savoir si c’est pour du mieux…
C’est aussi l’image de Camus avec la personne opprimée qui se relève, qui fait face, qui ose affronter, ce qui peut aussi être collectif.
Concernant les constitutions, c’est normal que le droit de révolte n’y figure pas, sinon ce serait avouer, pour les auteurs des constitutions, qu’ils vont à l’échec. Une constitution est souvent établie à partir d’une révolution antérieure pour établir une nouvelle et une meilleure organisation sociale que l’on pense durable ; pensant faire pour le mieux à l’avenir, on ne peut donc pas dire qu’on vous donne le droit de changer ce qui vient d’être établi.
La révolte, c’est une réaction ; dans ce cas, le terme de « droit » n’est pas forcément le mieux adapté. Ce droit se prend, il ne se donne pas.
► Quand on parle de droit de révolte, on évoque aussi souvent « le devoir de révolte ». Le droit de révolte n’est reconnu qu’a posteriori. Pendant la Résistance, entre ceux qui ont désobéi et ceux qu’on a jugés après, parce qu’ils avaient obéi, c’est l’histoire qui juge du droit de révolte (et ce sont souvent les vainqueurs qui écrivent l’Histoire).
G Toute révolte n’est pas valable, le problème est de savoir à quelle valeur on se réfère. En ce sens, je ne suis pas d’accord pour dire que quand les hommes pratiquent le pouvoir et qu’ils établissent une constitution, ils ne peuvent pas y inscrire le droit de révolte, parce qu’ils ont fait en sorte que la société soit idéale. Non ! Ils ont fait de telle sorte que la société corresponde à leurs valeurs. Et s’ils ne mettent pas le droit de révolte dans la constitution, c’est bien qu’ils considèrent que d’autres valeurs existent et les menacent.
On parle de tolérance, on parle de citoyenneté, mais qu’est-ce que cela veut dire quand on ne donne pas le droit de révolte aux citoyens? Ça veut dire qu’ils n’ont pas capacité de défendre des valeurs autres que celles qui sont aujourd’hui dominantes.
Quant au droit de grève, ce n’est pas un véritable droit de révolte, même si il a été acquis de haute lutte, car le capitalisme tend aujourd’hui à le restreindre, voire à l’interdire.
Revenant à révolte et insurrection, dans le deuxième terme il y a surtout violence, usage d’armes…
► Si aucune constitution ne contient à ce jour le droit de révolte, on retient que la Révolution bolivarienne a amené une République, le Venezuela à mettre dans sa constitution un droit, lequel, à partir d’un référendum dit révocatoire, permet de destituer au bout de deux ans un Président élu.
Si la révolte est utilisée en tant que droit, ipso facto cela lui donne un sens. Le philosophe étatsunien Henry David Thoreau précise qu’il existe un droit naturel lié au respect des libertés fondamentales des individus. Je cite : « Le respect de la loi vient après celui du droit. La seule obligation que j’ai est le droit d’adopter, c’est d’agir à tout moment selon ce qui me paraît juste. » Il va passer une nuit en prison, pour manifester sa vive opposition à un Etat qui accepte l’esclavage, il refuse de payer un impôt. Il donnera du sens à sa révolte également en aidant des esclaves à s’enfuir et à passer au Canada. Il donne sens à sa révolte lors de conférences qu’il fera à Concord (Massachusetts) en 1859, conférence où il prend la défense du capitaine John Brown qui a voulu créer une révolte contre les Etats esclavagistes du sud des USA. Il préconise en fait, la révolte des consciences individuelles face à que l’on considère comme injustice ; ne pas s’opposer, se taire, c’est d’une certaine manière se faire complice, c’est partager le mal et en garder une part en soi. Se révolter, c’est chasser ce mal, cet ennemi qui s’est mis en nous. Henry David Thoreau est surtout connu par un court essai, référence en la matière : « La désobéissance civile » (1849).
Dans un tout autre domaine, le droit de révolte ou tout simplement l’acte de révolte est constitutif de la personnalité d’un enfant, c’est presque la formule de Camus : je me révolte donc je suis.
(A SUIVRE)
Extraits de restitution d'un débat du café-philo
avec lequel je garde un lien privilégié
en tant qu'un des artisans de sa création.