Roman : La rivière savait… (12)
(Suite)
Malakhi était né à Laval en novembre 1922.
Ses aïeux avaient fui la Russie au début du siècle passé pour venir vivre en France.
Dans cette terre d’accueil où ils avaient trouvé refuge, ils s’installèrent, logeant juste au-dessus de leur bijouterie, dans un petit appartement situé près du château.
L’été 42 avait vu s’envoler en quelques minutes le bonheur qu’ils avaient construit durant des années.
Ce n’est que bien plus tard, au cours de recherches, que l’on sut qu’ils avaient péri dans le train de la mort.
Lors de la rafle, Malakhi n’était pas encore rentré du cours de musique qu’il venait de donner.
A son retour, Mademoiselle Croissant, leur voisine de pallier, l’attendait au bout de la rue. Elle lui conseilla de fuir.
Elle avait de la famille à Rennes et près de Bordeaux.
Elle lui donna les adresses respectives qu’elle avait pris soin de noter, quelques effets personnels, un panier repas et de l’argent liquide que ses parents avaient pris soin de lui confier, voyant depuis quelques temps le malheur obombrer leur vie.
Malakhi devait laisser derrière lui tout son passé, y compris cette enfance douce et heureuse auprès de ses chers parents. Les reverrait-il seulement un jour ?
Il revivait sans cesse ce moment fatal où le livre de sa vie s’était déchiré.
Il revoyait amèrement les larmes incoercibles dans les yeux de mademoiselle Croissant, puis la traversée héroïque sur le « Pont vieux » où il avait vu glisser tranquillement la Mayenne pour une dernière fois. Cette rivière chère à son cœur, berçant Laval, emportait dans ses flots les jours heureux.
Il se sentait vide, dépossédé de tout, hormis sa mémoire, lui ressassant douloureusement le malheur survenu en ces derniers instants. Chaque parole, chaque fait et geste lui revenaient sans cesse à l’esprit, intacts, comme gravés au plus profond de ses atomes. La tristesse, la peur, la haine, tant d’émotions le torturaient. Il s’accrochait à son baluchon comme à une bouée de sauvetage.
Et cette adresse ! Seule et unique porte ouverte vers une éventuelle issue.
Ce bout de papier ! Trésor qu’il gardait précieusement au fond de sa poche de pantalon. Trésor offert par cette adorable voisine, seule âme compatissante qu’il connaissait bien mais qu’il devait malheureusement quitter aussi.
« Méfie-toi surtout ,» lui avait-elle dit « nous sommes en guerre mon petit, sois fort et ne te retourne pas, va ! »
* * *
Dans mon petit village entouré de prairies, de vignes et de bois, les maisons, joyaux à toit bleu ardoise et aux murs de vieilles pierres, exhibaient, face à elles, leur îlot de verdure, plaisir fleuri durant toute la belle saison. Sur les coteaux verdoyants, les vignes poussaient sur des terres en faïsses à la lumière du levant, annonçant une promesse olfactive hallucinogène.
Dans la lande, les noyers et les hêtres côtoyaient les chênes et les châtaigniers.
Tout ce luxe ne m’échappait pas.
L’enfance en errance
Quelques douces rondeurs d’enfance
Viennent cajoler mon errance
Tintinnabule un chant rythmé
Cadencé de comptines mimées
Les cerceaux, les toupies
Flottent dans un tournis
Des chatouilles éclatent de rire
Quand l’enfance respire
Des bouquets de fleurs des champs
Pour les fées au bois dormant
De ricochets
En chat perché
Colin Maillard
Est un braillard
Qui nous tient par la barbichette
Manouchette !
De jeux de mains
Jeux de vilain
En gazouillis
Dans les taillis
L’adolerrance
En partance
Sème ses délires
En élixir
De jouvence
Quand l’enfance s’étiole en silence
A la merci d’un bateau ivre
Qui livre
Sans trêve
Ses rêves
Sur ma vie
Je n’ai pas omis
D’emporter dans mon sillage
Les trésors précieux de cet âge
Rémanente réminiscence
De mon enfance
Éclats de souvenirs
Aux larmes de rire
Dans le regard acidulé
De l’enfant en moi réveillé
Par une envolée
De bleuets poudrés
Lorsque le ciel épluche
Des ballons de baudruche
Laissez jouer en vous l’enfance
Chant éphémère de l’insouciance.
(A suivre)