Roman : La rivière savait… (13)
(Suite)
Dans chacune des chambres de ma maison, il y avait un crucifix. Mamilou m’apprenait la prière. Elle disait tout le réconfort que cela lui procurait. Elle priait surtout pour que plus jamais ne reviennent ces temps maudits, que nous ne les connaissions jamais, jamais, plus jamais. Il y avait aussi une statuette phosphorescente de Notre- Dame de Lourdes posée sur la cimaise de la salle à manger.
Un jour, Pierre et moi, avions eu envie d’aller jusqu’au cellier pour mieux constater l’effet phosphorescent de la statuette en pleine obscurité. J’avais alors ressenti une douceur étrange se poser sur moi suivie d’un souffle chaud sur ma nuque, malgré le froid qui régnait dans la pièce. Pierre s’était moqué de moi, n’en croyant pas un mot. Pourtant, il savait que je ne mentais jamais. Il disait, ironique, que je devais fabuler, levant les yeux au ciel de son air atterré.
J’ai souvent eu cette sensation inexplicable d’être protégée par un ange ou je ne sais quelle force m’enveloppant, me protégeant d’éventuels mauvais présages.
Peut-être était-ce Lucien, mon père ou une bonne étoile ?
Mon père, papa, ce petit mot, si cher à mon cœur, que je n’avais jamais dit à personne. Pouvais-je seulement l’appeler, lui parler ?
Et si Dieu existait, pourquoi m’en avait-il privée ?
Mamilou avait expliqué qu’elle s’était trouvée enceinte juste après le départ de son Lucien en Allemagne. C’est Laurent qui m’avait mise au monde à la grande joie de toute la famille.
Le hasard m’avait fait naître le jour de la Saint-Pierre. Ce dernier aurait préféré voir venir un garçon, mais jour après jour, on s’était apprivoisés.
Lorsque nous n’allions pas à la rivière, nous partions en voiture avec Laurent.
Il avait une 2 CV grise et nous aimions ces promenades dominicales.
Un soir, il nous avait tous emmenés à la grotte de Lourdes pour assister à la procession aux flambeaux. Mamilou avait allumé un cierge pour le repos de l’âme de Jeanne et de Lucien. Cette soirée grandiose fut mémorable. Je crois que, ce jour là, je connus mon premier frisson.
Cette foule lumineuse, rassemblée là, portée par une seule et même voix, souvenir précis, intact, indescriptible, qui reste gravé en moi comme si j’y étais encore, je le revivais sans cesse. Si bien que, lorsque la maîtresse, en guise de rédaction, nous demanda de décrire un événement marquant de notre vie, je sus raconter cette soirée qui m’avait littéralement transportée.
C’est moi qui avais eu la meilleure note. A cette nouvelle, j’avais vu briller les yeux de Mamilou, si fière et si heureuse. Son sourire avait étincelé tout son visage. Elle souriait peu, mais lorsque cela se produisait, on ne pouvait plus jamais l’oublier. Le bonheur lui allait si bien ! Elle s’inquiétait souvent au sujet de mon avenir, se demandant ce que j’allais faire de ma vie, comment j’envisageais de vivre ... Alors, je répondais :
« Je serais maman ! » et elle souriait.
Je rêvais d’un mari comme Pierre. J’enviais les filles du village qui lui tournaient autour, s’autorisant à l’aimer.
Quel avenir me réservait la vie ? Je restais confiante.
Laisser faire la vie
Laisser faire la vie, le temps tissant sa toile
Palissée dans les bois où slament les cigales
A l’ombre de feuillus et de vieux conifères
Sa dentelle se trame de doutes et de mystères.
Laisser faire la vie et croire en sa légende
Confiants de ces signaux que les hasards nous tendent
Suivre sa bonne étoile restant maître de soi
S’ouvrir comme la fleur quand le soleil s’y noie.
Laisser faire la vie que les astres animent
Et transcender ses jours de mélodies sublimes
Quand les nuits de satin sur sa couche froissée
Réchauffent le silence qui vient de s’immiscer.
Laisser faire la vie, éviter la dérive
Et parcourir le monde dans une joie si vive
Initiée du partage engendrant le bonheur
Tenir le gouvernail fermement, sans rigueur.
Laisser faire la vie vers la mort sans regrets
Quand le dernier éclat de nos yeux embrumés
S’enfuira vers l’Olympe, un bilan acceptable
Permettra de passer le mur impitoyable.
* * *
(A suivre)