Roman : La rivière savait… (14)

Publié le par M. P.

(Suite)

Malakhi avait quitté Laval le cœur gonflé de larmes. Il s’était retourné pour un dernier geste d’adieu. C’est là qu’il avait vu pleurer la vieille dame, sa voisine.

« Sois fort ! » lui avait-elle dit. Mais comment, quand le chagrin vous submerge et que vos forces s’amenuisent ? Seule sa jeunesse le poussait vers l’avant, vers un avenir qu’il espérait doux et paisible. C’est vers cela qu’il marchait, marchait, marchait...

Et il marcha longtemps, longtemps, longtemps, jusqu’à l’épuisement.

Il était arrivé à Angers au soir de son deuxième jour de marche. Il s’était assoupi, la tête posée sur son baluchon, sous un porche au coin d’une ruelle déserte. Il tremblait. Il avait froid ! Froid de tout... de chagrin, de faim, de fatigue, de solitude et de douleur.

Le sourire d’Hémda avait jailli sur lui comme un feu d’artifice. Voulant rentrer chez elle, elle avait dû le réveiller.  Cette rencontre inopinée l’avait quelque peu réchauffé. Les flammèches étincelantes de ses grands yeux donnaient à ce visage la beauté d’un ange. Il lui avait dit cela spontanément et elle en avait ri, d’autant plus quand il lui avait avoué que son prénom Malakhi, signifiait « Mon ange ». Comme il faisait bon de retrouver un peu de chaleur au coeur de ces jours sombres et funèbres.

Ainsi, ils firent connaissance et furent réciproquement séduits.

La confiance entre eux eut un effet immédiat.

Il lui expliqua sa situation.

En cette fin d’été 42, ils étaient tous deux seuls au monde.

Elle aussi était juive. Elle avait assisté, impuissante, à l’arrestation de toute sa famille, sa grand-mère, ses parents, ainsi que son jeune frère de douze ans, embarqués dans un camion de la Gestapo, sous ses yeux, juste au moment où elle rentrait chez elle.

Alors, elle n’osa plus y retourner.

Elle y était venue au monde le 23 janvier 1923.

Hémda Getz vivait désormais recluse dans la remise de leur petite épicerie située au bas de l’immeuble, d’où elle ne sortait que pour capter quelques heures la lumière d’un soleil finissant.

Comment survivre aux rudesses d’un monde misérable et tentaculaire où la solitude encrasse le cerveau et le coeur.

Elle revoyait sans cesse ces images vertigineuses qui la mettaient à mal, altérant toujours plus fortement son moral en berne.

* * *

En grandissant, Pierre, pris par ses études, ne rentrait qu’aux vacances. Il me manquait terriblement, mais il fallait me résigner.

J’avais beau m’échiner à penser à autre chose, son souvenir revenait chaque fois me troubler.

J’allais me réconforter à la rivière qui avait le don d’édulcorer ma solitude, insufflant un nouveau souffle à mon âme en peine.

Je revoyais ces petits bateaux, que nous savions si bien confectionner à l’aide de coquilles de noix, une allumette en guise de mât sertie de bougie fondue, et leur drapeau de papier blanc étincelant jusqu’au lointain.

Au printemps, la rivière grossissait avec la fonte des neiges. Le courant les emportait si vite qu’on avait peu de temps pour les voir filer au loin en partance pour de nouveaux paysages, de merveilleux voyages, vers un destin qui nous interpellait.

Pierre me manquait terriblement. C’est toujours lorsque les êtres nous quittent que l’on prend conscience de l’importance et de l’attachement qui nous lient à eux.

Heureusement, Soumise était à mes côtés, fidèle sentinelle, toujours et encore se tenant à son poste de veilleur, guettant mes moindres faits et gestes, marchant à mes pieds aussi fidèle que mon ombre. Je n’aurais su expliquer ce qui m’unissait tant à la rivière, mais je savais que ce lien nourrissait mon équilibre. Ces instants passés là, avaient un effet cathartique sur mon être à l’humeur cyclothymique.

Je dois partir

Adiu rousseurs d’automne sur les coteaux brumeux

Arboretum feuillu sous le ciel blanc mousseux

Sur le chemin de pluie où ta maison m’invite

Je dois partir hélas, je dois partir bien vite !

 

Je sais tes bras ouverts sur moi et sur le monde

Tout comme la hêtraie protège les palombes

Nature généreuse qui m’inspire à loisir

Il me faut te quitter, hélas je dois partir !

 

Quand ton bois se consume à petits feux rougis

Le vent vient réveiller les fougères roussies

En troublant le silence de ce lieu enchanté.

Je dois partir hélas, il me faut déchanter !

 

La pluie vient raviver les verts et de son fifre

Un clapotis sustente chaque seconde à vivre

Hantée par la douleur de nos pas qui s’effacent

Sur la terre battue, je dois partir hélas !

 

Ne pas lever les yeux vers ce ciel tourmenté

La course des nuages là-haut précipitée

Incite les sonnailles à tintinnabuler.

Je dois partir hélas, un jour je reviendrai !

(A suivre)

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Publié dans culturels

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