Roman : La rivière savait… (45)
Le printemps 1972 fut radieux. Cette lumière qui vous inonde vous réconcilie avec la nature. J’allais souvent marcher dans la garrigue restée malgré tout à son état sauvage.
Mais depuis peu, je ressentais une grande fatigue et je m’assoupissais facilement.
De plus, à deux reprises, j’avais fait un malaise ce qui m’avait conduite à consulter.
Je n’osais y croire, pourtant le diagnostic était formel : j’étais enceinte !
J’attendais de nouveau un enfant.
Le bébé devait naître en novembre. Béni, quelque peu interloqué, avait toutefois souri, son enthousiasme étouffé probablement par la peur.
Tout comme le printemps, mon état intérieur était en effervescence. Je me sentais en parfaite harmonie avec l’univers. Le ciel, la terre et les étoiles illuminaient mon être tout entier.
Même la nuit, que j’appréhendais si souvent, me comblait de sa grâce. J’avais écrit à Élise. Elle aurait tant voulu venir nous voir, mais le trajet serait long et elle se fatiguait vite. De plus, elle gardait souvent Maël quand sa mère travaillait. Marie avait ouvert un cabinet d’infirmière libérale, et de plus en plus sollicitée, elle s’absentait souvent. Elle reconnaissait l’importance du travail pour les femmes, satisfaisant leur besoin de liberté. Elle militait aux côtés du M.L.F ( Mouvement de Libération de la Femme). « Les femmes modernes » revendiquaient leur autonomie ne souhaitant plus vivre aux dépens de leur mari. Elise nous avait évoqué dans ses lettres les événements de mai 68, lorsque les jeunes, déterminés dans leur révolte, réclamaient le droit de vivre libres. Ils avaient tagué les murs d’inscriptions anarchistes du style « Il est interdit d’interdire ! », « Faites l’amour, pas la guerre ! » ou encore « Flics et SS, solidarité ! » L’autoritarisme supprimé de leur vocabulaire faisait place à « La chienlit » comme le déclamait De Gaulle. La jeunesse chantait « Le déserteur », « Les anarchistes », « Ma liberté », « Whight is whight » ... Les garçons avaient les cheveux longs, les filles portaient des blousons, des pantalons, de gros ceinturons. Laurent reconnaissait que les jeunes n’avaient pas entièrement tort dans toutes ces contestations. Ils voulaient bâtir un autre monde, respirer un air de liberté. Mais il fallait remettre de l’ordre dans tout cela à commencer par la famille.
La société venait de muter. Chacun avait du mal à y trouver sa place.
Mais Pierre trouvait inconcevable de penser à une éventuelle égalité entre les hommes et les femmes. L’identité de chacun avait son évidence. Nous étions, non pas égaux, mais complémentaires.
Quant au travail des femmes, Laurent disait que les enfants en seraient les premières victimes. « Heureusement que nous sommes là pour Maël ! » ajoutait Elise.
A la fin de la lettre, Laurent écrivait : « Surtout prends soin de toi ! »
Il me semblait que le bonheur refaisait peu à peu surface.
Mon coeur tambourinait à l’idée de cet enfant qui grandissait en moi.
Je sentais Béni toujours un peu fragile, nous en parlions peu.
La souffrance laisse des traces et la peur de souffrir vous empêche parfois d’avancer.
Pour surmonter l’angoisse, je priais souvent.
J’avais gardé la foi, comme une force indescriptible qui vous pousse en avant.
Je gardais confiance en la vie.
Notre petit commerce se portait bien, le travail me plaisait. Béni ne se donnait aucun répit, une certaine façon d’éviter de penser, de se retrouver face au vide, à l’absurde. Il fallait que le monde bouge autour de lui, que tout soit vivant. Moi, j’aimais m’asseoir au bord de l’eau à regarder la mer. Cette immensité de bleu, à nul autre pareil, éclaboussait mon âme, me procurant un bien-être que le murmure du vent et de l’eau venait combler.
Ce bleu ! Tout comme le saphir à mon doigt rayonnant, étincelle d’amour et d’espoir évoquant Pierre et les beaux jours passés. J’espérais en silence en revivre d’autres aussi intensément. Le moment était enfin venu d’y croire vraiment. J’avais passé ces mois à savourer l’attente de cet heureux événement. Consciente de vivre les plus beaux jours de ma vie, je n’étais pas pressée. Toutefois, pas un jour ne passait, sans que mes pensées ne me ramènent vers Pedro, un pincement au coeur ravivant chaque fois la douleur du manque avec la même intensité, jusqu’au plus profond de mon être. Je m’efforçais de le laisser dormir en paix. Je priais, encore et toujours, recherchant la force de combattre ces démons qui vous hantent parfois, heureux de venir vous gâcher la vie.
Berceuse au nouveau-né
Te voilà bientôt enfant d’amour
Venu du fond de nous à pas de velours
Nos soleils touchent à l’intime
Passion sublime
Mon cœur enfle de tes désirs
De tes peines et de tes rires
Tout de toi m’inonde
Dans les ondes profondes
De mes entrailles spongieuses
Je suis heureuse
Mes pensées sont pleines de toi
Tu bouges tes doigts
Bonheur à outrance débordant de l’humeur
On lit cela dans les regards en fleurs
Pénétrés de rais printaniers
Le temps d’aimer au temps de mai
D’un amour inconditionnel
Éternelle symbiose du passionnel
Tatoué des liens du sang indéniables
Indénouables
Aimantés par nos âmes mille fois récompensées
Par cet amour en grand, le vrai
Prise de risque vertigineuse sans aucun doute
Sertie d’une confiance en la vie coûte que coûte.