Roman : La rivière savait… (46)

Publié le par M. P.

(Suite)

En ce 6 novembre 1972, naissait notre petit trésor : une jolie princesse brune aux yeux de biche prénommée « Salma », ce qui signifie « Paix ». Pour la protéger et remercier le ciel de ce cadeau, je l’ai voué aux couleurs de la Vierge, vêtue uniquement de bleu et de blanc durant sa première année. Quel amour de petit enfant ! Elle ressemblait à son père, les traits du visage un peu plus fins. Surtout, elle avait hérité de son sourire, ce qui lui donnait un charme fou. Les premiers mois, Béni était resté très distant vis à vis d’elle. Cette forme d’indifférence s’estompait de jour en jour, le charme et la vivacité de ce petit boute-en-train agissant sur lui comme une bouffée d’oxygène. Très tôt, Salma fut autonome, cherchant peu notre présence. Lorsqu’elle disparaissait ou si elle s’éloignait un peu trop loin de la maison, Béni partait illico à sa recherche, lui ordonnant de rester dans les parages. Elle craignait cet homme costaud, à la voix forte et ne rétorquait pas. Elle boudait simplement dans son coin quelques instants seulement, ce qui nous faisait sourire. Elle s’inventait des jeux, parlait à ses poupées, mélangeant un peu le français auquel je l’initiais avec l’espagnol que lui parlait son père. J’écrivais toujours à Élise pour lui donner des nouvelles. A la fin de la saison estivale, le travail du commerce ralentissait son rythme. Béni en profitait pour bricoler ou mettre un peu d’ordre par ci, par là. Il trouvait toujours quelque chose à réparer, à rénover, à repeindre ... Si bien qu’il ne se reposait jamais. Il y avait des jours où son regard était sombre, il se fermait complètement. Hormis son père, il n’avait plus de famille, pas d’amis et les clients de passage ne l’intéressaient pas. Il parlait peu et restait très réservé sur le plan relationnel. Pour ma part, je m’étais beaucoup rapprochée de ma fille. Nous étions très proches l’une de l’autre. Je lui parlais souvent de la France, de sa famille à Adé, de la rivière ... Je lui contais des histoires de pirates, d’une princesse prisonnière sur une île déserte, d’un beau prince venant la délivrer ... Je lui apprenais des chansons qu’elle retenait très facilement. Elle avait le ton juste et sa petite voix me troublait d’émotion. Béni avait insisté pour qu’elle suive des cours de danse Flamenco où elle s’était fait des copines. Les années passaient et la vie suivait son cours comme l’eau allant des rivières jusqu’à la mer. Tout comme moi, Salma aimait la contempler. Nous allions souvent marcher en longeant le rivage allant jusqu’au rocher sur lequel nous pouvions rester des heures, portées par la douceur enchanteresse de ce lieu apaisant. Elise entretenait notre correspondance avec beaucoup d’entrain. Pour chacune de mes lettres, l’enthousiasme restait le même, m’avouait-elle. Elle et Laurent vieillissaient, ils s’occupaient beaucoup de Maël. Ce dernier aimait l’école et il apprenait vite. Pierre et Marie avaient beaucoup de travail. Pierre prenait son métier très à coeur, il était proche des paysans. Il reconnaissait le dur labeur des champs et le souci des récoltes, conscient qu’elles étaient tributaires des caprices du temps et des saisons plus ou moins fragilisées par un monde moderne qui en veut toujours plus, au point d’en troubler la nature. Je reconnaissais là, cet homme tendre et respectueux que j’avais tant aimé, et pour qui, malgré tout, j’éprouvais toujours une tendresse infinie. Lorsqu’une lettre me parvenait, j’étais submergée d’émotion. Je pouvais passer des heures à la lire, à la relire, au point de la savoir par cœur. Maintenant que Salma avait grandi, je pouvais partager ces nouvelles avec elle. Cela lui plaisait bien. Elle prenait plaisir à écouter cette lecture, comme la suite d’une saga dont la vie des personnages lui tenait à cœur. « Irons-nous un jour en France, maman? » me demandait-elle.

Alors, je répondais d’un air incertain « Peut-être un jour, ma princesse, sait-on jamais ! »   

 

(A suivre)

 

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Publié dans culturels

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