Roman : La rivière savait… (47)
Au printemps 1981, des supermarchés avaient poussé un peu partout dans la région. L’hiver n’avait pas épargné Estepona. La concurrence serait rude. Béni restait intransigeant quant à la qualité de ses produits. Ce matin là, il s’était déplacé jusqu’à Malaga. Il était parti très tôt et n’étant pas encore rentré en ce début d’après-midi, j’avais fermé l’épicerie afin d’accompagner Salma à l’école. A mon retour, deux hommes vêtus de l’uniforme de la guardia civil m’attendaient devant la maison. Béni avait eu un accident de voiture. Au sortir d’un virage, il avait percuté un arbre de plein fouet. Il était mort sur le coup ! Comment le destin pouvait-il s’acharner ainsi sur ma vie ? Pourquoi tant d’épreuves ? Comment croire encore au bonheur ? Refait-il surface pour mieux nous détruire ensuite ? Et Salma ? Que fallait-il dire à Salma ? Je lui avais déjà évoqué la mort de son frère Pedro, parti vivre auprès des anges. Béni l’avait-il rejoint ? Le ciel me tombait sur la tête ! Où trouver les mots ? Où trouver la force et le courage de vivre ? Comment faire sans lui ? J’étais désemparée, rompue, anéantie, submergée de douleur et d’effroi ! Seule, si seule ! Perdue comme un grain de sable envahi par les flots sur la plage déserte. Je devais faire face, pour l’amour de ma fille, je devais rester debout. Je devais affronter l’épreuve ! Il fallait mener ce combat pour elle, pour elle seule. Car elle était toute ma vie ! J’avais besoin d’aide. Il fallait que je parle à quelqu’un. Que je prévienne Élise. Au téléphone, je n’arrivais pas à parler. Élise était affolée :
« Que s’était-il passé ? » Elle en était catastrophée. J’essayais de me contenir, disant que je saurai trouver la force. Pour Salma, il le fallait ! J’étais allée la chercher à l’école.
Mes yeux étaient remplis de brume, je me sentais vide de tout.
Le printemps, arrogant, crachait ses éclairs de lumière de toutes parts.
Les fleurs des jacarandas étincelaient dans leur mauve couleur de deuil.
Les palmiers penchaient vers moi leurs longues ailes désolées au plumage luisant.
Le ciel de mai avait ce bleu saphir qui me pinçait le coeur.
Les hirondelles tournoyaient gracieusement sur le toit des maisons silencieuses.
Les cigales avaient eu l’audace de chanter encore et toujours leur chant séculaire.
Le temps avait cessé de courir. Il avançait, lentement, comme prêt à s’arrêter.
Le crépuscule éteignait les derniers rais de lumière sans la moindre commisération, torturant mon âme endeuillée.
Salma marchait à mes côtés, la tête basse, silencieuse et grave.
Cette nuit là, nous avions dormi serrées l’une contre l’autre, de peur de nous perdre vraiment. J’avais fermé l’épicerie pour une durée indéterminée. Je devais m’occuper de toute une procédure qui ne vous laisse aucun répit.
Salma ne me quittait pas. Elle me suivait pas à pas, dans tous mes faits et gestes.
Le corps de Béni allait rejoindre les cercueils de Faustino et de mon petit Pedro adoré.
Cela ravivait en moi la blessure cicatricielle qui me rongeait les sangs.
Il me semblait que tout tremblait en mon être intérieur.
J’avais rêvé que tout en moi venait d’exploser, que je me retrouvais éclatée en mille morceaux, cherchant à reconstituer le puzzle.
Cela était terrifiant !