Regards philosophiques (193)
Thème :
« Les guerres sont-elles inévitables ? »
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Quand j’ai proposé cette question à la réflexion et à la discussion, il a deux mois, à l’issue du dernier café-philo, la guerre me paraissait, hélas, l’avenir de notre civilisation, avec aussi bien celle de l’État israélien contre l’organisation armée du Hamas, que celle de ceux qui se réclament de l’État islamique pour massacrer par centaines de milliers des personnes qui ne font pas allégeance à leur dogme et aussi celle de la Russie à l’encontre de peuples qui revendiquent leur indépendance.
Et puis, il y a eu, en octobre, sur la chaîne de télévision ARTE, un cycle d’émissions sur la civilisation dominée par le système de production capitaliste, en liaison avec des essais de philosophie contemporaine, notamment ceux de Bernard Stiegler sur les origines et l’avenir du capitalisme. Ces émissions ont souligné que les guerres sont des moteurs de notre civilisation, parce qu’elle est régie par la concurrence, pour assumer la compétition, aussi bien entre les États, qu’entre les entreprises, qu’entre les individus…
Alors la question est de savoir si la guerre est le propre de la civilisation régie par la compétition ou l’essence de toute civilisation humaine. C’est la question que le philosophe Hegel, au 19ème siècle, a théorisée dans « la dialectique du maître et de l’esclave » dans la Phénoménologie de l’Esprit.
Les individus, comme les États, sont animés du désir de reconnaissance ; tout être humain, pour exister, désire que ses valeurs et ses projets soient reconnus. C’est pourquoi, chacun désire être le maître de l’autre, qui doit le servir, qui doit être au service de ses projets ou de ses ambitions et reconnaître ses valeurs comme des valeurs pour tous.
Autrement dit, le conflit est inévitable entre les humains qui sont sans cesse à la recherche d’une reconnaissance de ce qu’ils veulent être. Toutes les relations sociales (de couple, de groupe, de nation, d’État) sont marquées par ce désir de reconnaissance de soi et donc par le conflit, et cela n’aura pas de fin.
Il y a d’autres thèses philosophiques qui soutiennent le même point de vue en se disant tout simplement réalistes et en confirmant le sens commun : s’il y a des guerres, c’est parce que « [à l’état de nature,] l’homme est un loup pour l’homme », écrivait [dans le Leviathan] Thomas Hobbes (philosophe moderne du 17ème siècle).
De même, Sigmund Freud, après les horreurs de la Première Guerre mondiale et notamment dans son essai de 1915 Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (intégré dans son recueil Essais de psychanalyse), a fait l’hypothèse que le psychisme humain est animé de deux pulsions, la pulsion de vie – Éros, et la pulsion de mort – Thanatos, donc que tout être humain a, en lui, le désir de meurtre, le désir de faire mourir l’autre.
Je pense cependant que ces thèses et ces prétendues évidences ont une limite : elles confondent « violence » (naturelle à l’homme) et « guerre » (liée à la civilisation). Des recherches récentes d’anthropologues permettent de les distinguer, de distinguer la violence armée de la guerre, qui est la forme institutionnalisée de la violence.
Le numéro spécial de la revue Sciences humaines d’octobre 2014 rapporte, dans un dossier consacré aux « origines de la guerre », des conclusions de recherches anthropologiques liées à des fouilles archéologiques, qui portent sur des sépultures, des armes, des uniformes, des ruines, des charniers, de la Gaule à la Seconde Guerre mondiale, et qui ont pour but d’étudier les conditions dans lesquelles ont eu lieu les combats et les massacres. Cette archéologie montre que la violence armée (qui n’est pas la guerre) est aussi ancienne que l’homme. Les plus anciens indices d’agressions ont été relevés sur des ossements de Néanderthaliens et sont, à coup sûr, attestés, dès les phases anciennes du Paléolithique supérieur, environ 25.000 ans avant notre ère. Mais la violence appliquée en nombre et les conflits institutionnalisés entre groupes humains (c’est-à-dire la guerre), apparaissent avec le style de vie villageois : le Néolithique a inventé le champ de bataille. Des ethnologues, comme Pierre Clastres, qui a étudié, dans les années 1970, des sociétés sans État (comme certaines sociétés encore contemporaines de chasseurs cueilleurs en Amazonie, par exemple), ont souligné que certaines étaient pacifiques, que d’autres étaient guerrières, que donc la guerre n’est pas affaire de nature humaine, mais affaire de culture.
(A SUIVRE)
Extraits de restitution d'un débat du café-philo
Avec nos remerciements.