Regards philosophiques (207)

Publié le par G-L. P. / J. C.

 

Thème :

« Quel est le rôle de la fête ? »

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Débat :

►Depuis des siècles, les pouvoirs établis ont pensé à offrir, à organiser des fêtes pour le peuple : « Au peuple, donnez-lui du pain et des jeux ! » [(« panem et circences »)] ; cette expression latine est issue [de la Satire X] du poète Juvénal; ceci pour avoir la paix sociale. Les fêtes publiques vont souvent conforter d’idée d’appartenance à une cité, à un pays, à une nation.
Dans son aspect social, la fête est peut-être un exutoire qui va régulièrement désamorcer des idées de rébellion. Parfois même, une certaine licence est autorisée. Pouvoir temporel comme pouvoir intemporel ont longtemps fermé les yeux, avec un peu d’hypocrisie, autorisant que les règles morales des rapports amoureux entre hommes et femmes n’existent plus pendant le temps d’un carnaval ; ce fut parfois un renversement total de la morale, comme dans les Saturnales chez les romains où les rôles maîtres/esclaves sont inversés le temps de la fête. C’était alors le sifflet de la cocotte-minute qui relâche cette surpression pour éviter l’explosion, un moment libérateur. C’est un moment où, disent les sociologues, vont se relâcher tous les processus d’inhibition. Longtemps, passé les fêtes, les individus se remettaient d’eux-mêmes le collier de leur servitude.
Le temps de la fête et son rôle, c’est désinhiber, rompre avec la routine, le quotidien, la monotonie, laisser libre cours à la fantaisie. Les fêtes, ce sont parfois des souvenirs qui vont vous accompagner toute une vie, comme des marqueurs du temps. Par exemple, je me souviens encore, lorsque j’étais enfant, des noces à la campagne qui duraient trois jours. Enfin, je dirai, que la fête, c’est quand les hommes, les femmes, sont un instant fatigués d’être des adultes.

► Ma première réaction à cette question a été de me demander, comme le propose Nietzsche, dans Le gai savoir : Qui parle du rôle de la fête ? Qui s’interroge sur son rôle ? Certes pas le fêtard, pas celui qui aime la fête, ni celui qui pratique, régulièrement, les rituels festifs. Ici, au café-philo, nous sommes invités à festoyer avec des douceurs gourmandes en même temps qu’à réaliser la fête de l’esprit qui vagabonde jusqu’en les idées les plus intempestives et inactuelles. Alors pourquoi s’interroger sur le rôle des fêtes ? Sont-elles en voie de disparition ?
Il y a une multiplicité de fêtes très diverses les unes des autres, mais il y a un élément commun : la fête est une activité sociale. Il n’y a pas de fête solitaire. Faire la fête, aller à une fête relève d’une intention sociale et c’est ce qui lui confère une signification et un rôle. Sauf dans un cas, celui d’une rixe, d’un combat, lorsque quelqu’un vous dit : « Cela va être ta fête ! », mais c’est là, sans doute, une forme détournée de langage.
En consultant l’Encyclopédie Universalis j’ai retenu une caractérisation, celle du sociologue Emile Durkheim, dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), comme quoi la fête est un rassemblement massif générateur d’exaltation ayant une fonction récréative et libératoire. Si j’ai retenu cette caractérisation, c’est parce qu’elle m’a semblé correspondre aux fêtes auxquelles j’ai participé – comme les chahuts ou le monôme après un examen comme le baccalauréat, comme les carnavals ou comme les fêtes de fin d’années de travail. Elles signent la fin d’une longue contrainte et le moment d’une rupture par rapport à cette contrainte, voire le départ d’une libération par rapport à elle.
Cette caractéristique est confirmée par Freud qui ajoute dans Totem et Tabou (1913) : « Une fête est un excès permis, voire ordonné, une violation solennelle d’une prohibition. » La fête ressort ainsi au « sacré de transgression ». Elle manifeste la sacralité des normes de la vie sociale courante par leur violation rituelle. Elle serait nécessairement « désordre », renversement des interdits et des barrières sociales, fusion dans une immense fraternité, par opposition à la vie sociale commune qui régule et qui sépare.
Voilà pourquoi elle est jubilatoire. C’est bien là, ce que j’attends d’une fête.
Or, aujourd’hui, dans notre société consumériste, les fêtes rituelles sont, pour la plupart, devenues des fêtes commerciales : fête des mères, des pères et des grands parents, fêtes de Noël devenues quasiment marchés de Noël, et fêtes religieuses, qu’elles soient de tradition chrétienne, juive ou musulmane.
Et dans notre société individualiste, les fêtes commémoratives d’événements historiques sont de moins en moins honorées et a fortiori les fêtes célébrant des temps nouveaux ou des formes nouvelles de société (fête des Lumières, fête communale…).
Mais, pour garder espoir, soyons attentifs aux fêtes de partage – que j’appelle ainsi en pensant au potlatch si bien étudié par l’anthropologue Marcel Mauss dans l’Essai sur le don (1923). Il montre que ce « fait social total » propre aux sociétés mélanésiennes se retrouve aussi dans les sociétés occidentales modernes ; il s’agit de fêtes et de rites qui concernent toute société qui valorise le « donner, recevoir et rendre » : c’est à dire que les échanges (de cadeaux, de politesse, d’invitation, etc.) sont sous le signe du don et du contre-don, du partage et non pas du calcul et du profit.
Sachons reconnaître ces échanges festifs au sein de notre société et sachons les organiser, c’est ce que la question de ce café-philo me suggère avant Noël.


 

(A SUIVRE)

Extraits de restitution d'un débat du café-philo

http://cafes-philo.org/

Avec nos remerciements

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Publié dans culturels

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