Retour vers mon enfance (9)
Dimanche chez Mémé
Un peu plus loin, je soulève la housse qui protège une table bancale. C'était celle de ma Grand-mère paternelle. En touchant le bois, je sens entrer dans ma peau la douceur du temps écoulé. Je nous revois assis pour le déjeuner dominical autour de cette table en cerisier usée par le frottement des coudes et des mains, et qui semblait recouverte de cire.
Mémé était vêtue d'une éternelle robe noire à petits pois blancs et d'un tablier noir. Ses fins cheveux blancs étaient ramenés en un chignon rond sur la nuque. Des yeux malicieux illuminaient son visage au teint clair que les rides n'avaient pas encore marqué. Elle était toute menue et elle n'arrêtait pas de bouger. Elle restait debout pour faire la cuisine, en parlant, le dos tourné, tout en remuant les légumes qui mijotait sur les braises. Elle trottinait de la table à la marmite qui fumait sur l'âtre et elle remplissait les assiettes l'une après l'autre. Elle versait à pleins bords et posait sur la table. Alors, on sentait l'odeur du lard qui a pénétré jusqu'au cœur des choux et des navets. On enfonçait la cuillère dans la soupe fumante. On soufflait dessus puis on l'aspirait avec délice en faisant du bruit, au grand désespoir de Maman qui nous enseignait les bonnes manières. Puis, on essuyait le fond de l'assiette avec de la mie de pain. Les adultes mettaient un peu de vin dans le bouillon encore chaud : ils faisaient « godaille ».
A la fin du repas, Mémé sortait ses belles tasses du vaisselier patiné, lui aussi, par les ans. Et elle ouvrait une boîte en fer blanc où elle tenait enfermés de délicieux gâteaux.
J'étais attirée par la cheminée d'où partaient des bouffées de chaleur. Je m'asseyais sur un tabouret aux pattes courtaudes que les frottements d'étoffe avaient poli et rendu aussi doux que le dessus de la table. Je rajoutais des brindilles Et les flammes venaient éclairer mon visage. Je tendais mes mains vers cette douce chaleur. Le crépitement du feu me faisait sursauter parfois.
Et je me laissais bercer par le tic-tac monotone de la grosse horloge comtoise qui frémissait doucement sous les coups du balancier de cuivre. Le temps s'écoulait paisiblement.
« Oh ! Temps suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre
cours.