Retour vers mon enfance (14)
La vigne...
Le lendemain, une trouée de ciel bleu s'ouvre. Le vent fait la toilette du ciel, découvrant çà et là, des flaques de lumière.
Aux abords du chemin à demi envahi de ronces, quelques mûres laissent sur ma langue un goût acidulé et une couleur encre dans ma bouche. Un beau papillon jaune se perd de fleur en fleur pour s'égarer au milieu d'une nuée d'insectes. Dans les champs, un tracteur ronfle au loin, et la terre fraîchement retournée semble servir un menu de choix aux oiseaux qui tournoient.
Mes pas me conduisent à la vigne que mon père cultivait sur un coteau bien exposé. Quelques grappes y bleuissent encore par ci, par là, au milieu des herbes hautes et des ronces. C'est avec beaucoup de tristesse que papa avait dû abandonner les ceps qu'il avait lui même planté il y a plus de quarante ans. Chaque année, il labourait entre les rangs pour éliminer les mauvaises herbes et pour aérer la terre lourde. A la fin de l'hiver, il taillait les sarments trop généreux. Et à l'automne, il attendait le meilleur moment pour la récolte.
Pour la vendange, on s'y mettait tous. Il fallait sectionner la grappe avec un sécateur et remplir le panier. Le jus, qui dégoulinait, rendait nos doigts tous poisseux de sucre. Tout en travaillant, nous avalions du raisin avec gourmandise. Les grappes noires aux grains serrés donnaient un vin aigrelet. Mon père vidait les paniers dans le pressoir où le moult s'écoulait doucement. Le jus obtenu finissait ensuite dans des barriques préalablement lavées avec soin. Avec le marc, il fabriquait de la piquette à faible degré que nous étions autorisés à boire coupé d'eau pendant le repas. Elle avait un goût piquant et nous laissait une belle moustache violette sur les lèvres.
Au milieu des vieux ceps, des pêchers rabougris ont survécu. Ils ne sont plus taillés. Au printemps, le paysage se faisait enchanteur. Les multiples fleurs roses et blanches donnaient ensuite des fruits minuscules qui allaient mûrir au soleil. La terre riche abreuvée par les pluies et chauffée par l'été donnait des arbres magnifiques et une vigne généreuse. Maintenant, les oiseaux picorent avec acharnement les quelques pêches qui arrivent à maturité et ne laissent plus grand-chose pour nous.
Je coupe quelques grappes sucrées que je dépose dans mon panier et je reprends le chemin de la maison.