La mort bleue (1)
« Thomas ! Pense à acheter le fromage avant de monter à bord », me crie Benoît, le capitaine, en souriant.
Il est vrai que j'ai complètement oublié cette mission. Je fais donc demi-tour, sur le ponton qui grince, et rejoins la terre ferme de Capbreton.
Un peu plus tard, je reviens avec un camembert, ni trop mou, ni trop ferme, prêt à affronter les affres de la solitude marine.
Benoît, de son coté, a apporté du pain de sa boulangerie, mais aussi un saucisson, une boite de pâté aux cèpes et, probablement, une bouteille de vin de Bordeaux.
Auparavant, nous avons consulté le bulletin météo par journal électronique sur le quai : bilan satisfaisant.
Allez ! Vogue la galère ! Anthony, notre « mousse » haïtien, défait la corde qui nous arrime au ponton. Je remonte l'ancre, aidé par Benoît. Les moteurs sont lancés et tout va bien.
Deux cent mètres plus loin, nous faisons la halte carburant. Des mouettes nous frôlent, elles ont faim ; on se dirige lentement vers la Capitainerie, en longeant l'Avenue Georges Pompidou.
Devant nous, un petit hors bord se déplace rapidement. Nous dépassons tous les emplacements de bateaux et nous atteignons la pêcherie. C'est un endroit magique où accostent les embarcations multicolores de la pêche professionnelle.
Une dizaine d'étals de vente sont disposés sur le bord. Le spectacle est là :
Vous avez devant vous le marin qui range ses filets. Il a le visage halé et creusé par une lassitude certaine. L'ombre mythique d'Hemingway n'est pas loin. Le bosco fait passer son poisson à la jolie marchande et est récompensé par un beau sourire. La voilà donc : la sirène à tête d'ange devant ses casiers de poissons. Homère en aurait révisé son Odyssée.
Nous doublons un voilier : immense papillon de mer aux ailes déployées. Nous passons devant le siège du Syndicat Intercommunal, qui sert de bureau du port ; Ce parking maritime comprend 785 places à flots sur pontons.
Nous nous retrouvons maintenant dans le chenal : long couloir de 700 mètres sur 40 de large. Le fond moyen est de 1 mètre 50. On l'appelle la « passe du boucarot » et c'est elle qui mène vers la sortie.
« Boucarot » vient du gascon « bouco », qui signifie : bouche. Le géant « Port de Capbreton » avale ses bateaux par le Boucarot et les digère, grâce à ses « pontons ventouses ».
De vous à moi, je préfère être mangé de la sorte que rester prisonnier des flots déchaînés, par mauvais temps.
Chloé, la trentaine, notre charmante accompagnatrice, semble rêver. A quoi pense t*elle ? Peut-être s'imagine t-elle, commandant un bâtiment de la Marine Nationale, ou encore se voit-elle aux cotés de Florence Arthaud, cette magnifique navigatrice dans un océan immense.