Témoignages (21)

Publié le par L. S.

 

 

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Mes horizons étaient teintés de mauve

 

(Suite - 5)

                                        Laurence S.

 

 

Quand la guerre arriva, les pèlerins ne venant plus, nous accueillîmes des réfugiés français et belges, ainsi que des juifs. Il y avait parmi eux, madame Dupont, venue de Paris, séparée de son cher mari Albert, prisonnier dans un stalag en Allemagne. Elle avait suivi l’équipe du crédit lyonnais où elle travaillait, voyageant avec sa petite Danielle dite « Dany », encore bébé, qui fut le rayon de soleil de toute notre communauté. Sa cousine Lucienne, vint la rejoindre depuis le Nord. Raymonde et son fils Charles Luttenschlager, réfugiés alsaciens, restèrent vivre à Lourdes après la guerre, fidèles amis de toujours, prêts à rendre service à tout moment. Madame Ruas et sa fille Alice, originaires du Gard, ne manquèrent pas, par la suite, de nous aider occasionnellement dans notre travail saisonnier. Léon Ruas passait près de trois heures avec papa à boire l’apéro au café du coin. Lorsqu’il rentrait, il prenait son accordéon et jouait ses airs favoris avec une préférence notable pour « Etoiles des neiges ». Madame Robert et leur fille Zezette établirent une correspondance régulière avec maman. Il y avait aussi parmi nous, deux des filles de Madame Barreau, dont Geneviève qui donnait des cours dans une petite école. Certains n’étaient pas pensionnaires, mais venaient déjeuner ou dîner régulièrement. Je me souviens de deux garçons qui travaillaient à l’usine d’Ossun, ainsi que de Monsieur Lecoq, directeur des grottes de Sarrazin, grand résistant. Mademoiselle Brienne, elle, était chef de la sécurité sociale. Nous avions reçu un ordre du commissariat, nous conseillant vivement de fermer à clé les deux entrées de la pension. L’entrée principale donnait sur la « chaussée du bourg ». L’autre, moins visible, avait accès sur le Garnavie. C’est sur cette aile que tous ces gens étaient logés, ainsi que d’autres non cités, restant très peu de temps, partis avant même d’en révéler leur identité ou leur future destination. C’était le temps de mes vingt ans. Nous prenions les vélos pour aller en promenade, rendre visite à l’oncle Barrère, curé de Lahitte. D’autres fois, nous allions à Cheust, neuf kilomètres à pied, avec Dany dans la poussette. Les réfugiés étaient devenus nos amis. Nous partagions le pain tout autant que nos vies.


Les paysans affublaient les allemands du sobriquet « doryphores » du fait de la réquisition des aliments. L’Etat français devenait de plus en plus oppressif ; l’hymne national se rabaissait à ce chant ridicule à la gloire de Pétain, les journaux français étaient remplacés par ceux de l’ennemi, jusqu’aux contrôles et abêtissement des opinions. Le courrier était censuré, le téléphone mis sur écoute, la radio, souvent brouillée, interdite, sous peine de prison ou de déportation. Les allemands contrôlaient tout. Le mot « Liberté », était banni de notre vocabulaire. Je travaillais un temps pour le crédit lyonnais, et par la suite chez monsieur Laurent, autre grand résistant. Nous emballions des porcelaines, des bols, des assiettes… envoyées pour des réfugiés qui se trouvaient dans divers coins de France. Ce travail se faisait dans des wagons à la gare. Un soir de neige, nous sommes restés bloqués à Tarbes. Le camion qui nous conduisait à Bazet pour livrer la marchandise ne put continuer sa route, bloqué par le verglas. Nous étions donc contraints et forcés de dormir sur place. C’est dans la consigne d’un hôtel qui nous avait donné asile pour la nuit, juste à l’heure du couvre-feu de vingt heures, que nous avions dormi. Mais au petit matin, on entendit dans l’escalier le vacarme résonnant des bottes de l’ennemi appelé en mission d’urgence. Cet hôtel était réquisitionné par les allemands. Heureusement, personne n’est entré là où nous nous cachions, mais nous étions tétanisés de peur. Notre retour sur Lourdes se fit sans que personne ne bronche. Nos rires de jeunesse s’étaient évanouis. 

      

 

(A suivre)

 


 


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