Témoignages (23)

Publié le par L. S.

 

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Mes horizons étaient teintés de mauve

 

(Suite - 7)

                                        Laurence S.

 

 

Eté 44, le jour de gloire arriva enfin. Libres ! Libres ! Nous étions Libres ! Ce mot résonnait en moi sans cesse, comme pour m’aider à mieux y croire. Les rues essaimaient leurs rires et leurs chants. Les gens couraient en entonnant la marseillaise ou le chant des partisans. Certains brandissaient le drapeau français. Est-ce depuis ce jour que j’aime autant le bleu ? Ce bleu de France, celui des myosotis imprimés sur ma robe, et Jeannot toujours espérant me charmer, qui disait que mes yeux, habituellement verts, étaient, en ce jour, pailletés de saphir. Et ce ciel grand ouvert, laissant l’azur se déverser sur les murs et les toits des maisons, illuminait cette foule en délire. Cette fois, la procession n’allait pas à la grotte. Tous se dirigeaient vers la gare et nous y étions aussi, mes sœurs et moi accompagnées des copains et des voisins. Maman était restée à la pension pour attendre papa qui était sur Tarbes. En effet, depuis quelques temps, faute d’argent, il travaillait pour l’arsenal. Pauvre papa, lui qui aimait tant chanter la vie dans sa cuisine, il subissait désormais le refrain infernal du bruit des machines. Mais ce jour d’Armistice chassait enfin le cauchemar de notre quotidien. Je ne reconnaissais plus la ville dans cette effervescence qui nous envahissait, dans cette liesse en délire, hystérique de joie mais aussi de haine, de violence ou d’amertume. Nos corps semblaient plus légers et malgré les privations, nous débordions tous d’énergie. Ce fut l’heure des comptes ; les derniers allemands logeant encore à l’hôtel de la gare étaient désormais prisonniers. Beaucoup de jeunes de nos âges, partis chercher dans les maisons quelques femmes connues pour avoir été les maîtresses d’allemands, les humilièrent en leur rasant le crâne, en pleine rue, aux yeux de tous. Une amie faisait partie du lot, elle avait un bébé né de cette relation amoureuse mais bannie en ces temps de révolte. Elle en souffrit beaucoup, surtout pour son petit, traité de fils de boche. Moi, c’était mon amie, je l’aimais bien et j’eus beaucoup de peine pour elle. Je n’ai pas voulu participer à ces vengeances terribles dont je garde un très mauvais souvenir. Deux jeunes garçons de notre connaissance, furent emmenés par des résistants, à notre grand étonnement. Folie de jeunesse ! Maudites guerres qui détruisent le visage de tant et tant de familles. Certains s’étaient renfermés, endurcis, d’autres devenus plus humains ou plus faibles. On ne ressort jamais indemne de tout cela, chacun payant le prix d’une manière ou d’une autre. Nous ne savions pas tout,  ni des faits exacts, ni des dangers réels encourus, mais plus tard, nous avons su. Chacun put regagner son domicile. Monsieur Dupont fut libéré en mai quarante-cinq, heureux de retrouver sa femme chérie et sa petite Dany qui ne le reconnaissait pas. Deux amis de notre bande, entrés dans la résistance, avaient été fusillés. Ils n’avaient que vingt ans. Ils s’appelaient Alexandre Marqui et Francis Lagardère. Morts pour la Patrie au prix de notre Liberté. Chacun fêta la victoire à sa façon. Nous nous étions tous réunis dans la petite cour donnant sur le Garnavie ; voisins, amis et copains toujours présents à nos côtés. Nous avions suspendu des fanions aux couleurs tricolores de la Nation, partout où l’on pouvait. Le drapeau français flottait sur chacun des balcons au son du phonographe qui résonnait dans tout le quartier. La nuit fut longue et belle, étourdie par la joie, les rires, la fatigue, les vins mêlés aux danses. La Libération ! Quel mot merveilleux ! Que de souvenirs ! Mais, mes pensées revenaient une fois de plus vers Julien. Je devais pourtant penser à demain. De quoi serait-il fait ? Ferait-il enfin beau ? Ce soir encore, mes rêves garderaient cette brume séreuse que je ne savais comment endiguer et qui ne me lâchait pas.  

 

 
        

(A suivre)

 


 


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