Un autre regard sur... Jean-Jacques ROUSSEAU (5)
Article précédent : Un autre regard sur... Jean-Jacques ROUSSEAU (4)
Un autre regard sur... Jean-Jacques ROUSSEAU
par Henri GUILLEMIN
*****************************************************
Préface d'Henri Guillemin au livre de Jean-Jacques Rousseau,
"Les rêveries du promeneur solitaire"(1778, posthume et inachevé)
5
Voltaire n'a pas lu les Rêveries du Promeneur solitaire. Dommage. Le sort le privait ainsi d'une félicité de surcroît. Ces « ennemis » dont Rousseau — ce « chien » (Voltaire à Florian, 26 décembre 1766) — recevait « les coups », savez-vous l'identification qu'il leur attribuait ? Les « médecins », et les « oratoriens ». Bouffonnerie joviale. Il est vrai qu'il « brûle », par instants. Mais cette piste qu'il entrevoit, il s'en écarte tout de suite. Les « philosophes » ? Assurément, ces messieurs ne l'aiment pas. Mais leur imputer des noirceurs, Jean-Jacques s'y refuse, tant il les connaît mal. Il n'a nulle idée du goût qu'ont « les frères » pour la dénonciation. Il n'a pas vu la lettre de Diderot (13 août 1749) à Berryer, chef de la police, ni les billets de Voltaire au conseiller Tronchin. Il n'a pas compris que l'édition, lancée à son insu, de La Reine fantasque est une prévenance de la confrérie à l'adresse des autorités civiles pour leur désigner un mauvais esprit. Il frôle l'arcane, cependant, dans sa « Troisième Promenade », à propos de ces « ardents missionnaires d'athéisme », de ces libertins dont le scepticisme est, au vrai, un « dogmatisme » intransigeant, et que leurs appels à la liberté n'empêchent point de se faire, pour leur part, incroyablement « impérieux » (2)
Jean-Jacques constate que « toute la génération présente ne voit qu'erreurs et préjugés »
dans la foi qui demeure la sienne ; et quand il affirme ne « pouvoir comprendre » les persécutions qui l'abreuvent, quand il écrit (« Première Promenade ») : « Comment aurais-je pu
prévoir le destin qui m'attendait ? », il oublie cet éclair qui l'avait traversé, lorsqu'en 1750, dans la préface de son Discours, ces mots lui avaient été dictés par je ne sais
quel avertissement : « Je prévois qu'on me pardonnera difficilement le parti que j'ai osé prendre. » Au chapitre III de ses Dialogues, Rousseau a bien senti que, « rebelle
aux nouveaux oracles », il s'exposait à leurs ressentiments, et, dans ses Rêveries même, il devine là quelque chose ; « jamais je n'adoptai leur doctrine, et cette résistance
à des hommes aussi intolérants /.../ ne fut pas une des moindres causes qui attisèrent les animosités ». Des hommes, précise-t-il, « qui d'ailleurs avaient leurs vues ».
Et, plus loin, il a sur eux une phrase pertinente. Car il est très exact, ainsi qu'il le dit, que si les philosophes ont une morale de
parade, humaniste et humanitaire, ils en ont une autre, « secrète », « doctrine intérieure de tous leurs initiés », à laquelle la première « ne sert que de masque, et qu'ils
suivent seule dans leur conduite ». C'est celle qui sous-tend Candide : chacun Pour soi dans la jungle humaine, et que les malins gagnent.
« Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé de ce que nous avons dit. » De qui ce joli cynisme ? De Voltaire,
à d'Alembert, 21 juillet 1751.
Et Robespierre, devant le Convention, définira de la façon la plus lucide ce qu'il nommera très bien la « philosophie pratique
» de la « secte » : « réduisant l'égoïsme en système », elle « regarde la société comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste
et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût, le monde comme le patrimoine des fripons adroits ».
(2) Dans une lettre du 22 juin 1771, Galiani exposait la marche à suivre : « Si l'on rencontre sur son chemin un prince sot, il faut lui prêcher la tolérance, afin qu'il donne dans le piège et que le parti [des Lumières] ait le temps de se relever par la tolérance qu'on lui accorde, et d'écraser son adversaire ». Galiani trouvait Catherine II admirable : « Une maîtresse femme, car elle est intolérante et conquérante. »
(A suivre)