Un autre regard sur... Jean-Jacques ROUSSEAU (6)

Publié le par J. C.

 

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Un autre regard sur... Jean-Jacques ROUSSEAU

 

                                                     par Henri GUILLEMIN

 

 

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Préface d'Henri Guillemin au livre de Jean-Jacques Rousseau,
"Les rêveries du promeneur solitaire"
(1778, posthume et inachevé)


 

6



 

 

Le dernier choc, déchirant, que Jean-Jacques a reçu en 1776 — le brusque éloignement, la dureté de Mme de Créqui — ne sera donc pas, comme on aurait pu s'y attendre, l'ultime poussée qui fera sombrer sa raison. C'est l'excès même de sa détresse qui l'aide à franchir un seuil invisible. Pas un geste à faire ; rien qu'un consentement à donner.


Lorsque à trente-sept ans, sur la route de Vincennes, Jean-Jacques avait connu cette « illumination » qui, soudain, l'a transfiguré, lorsqu'il avait rejoint son enfance, donné raison à son enfance, et, dans un transport mêlé de sanglots, juré à Dieu qu'il serait à lui, désormais, qu'il le préférait, qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer, qu'il l'aimerait maintenant par-dessus toutes choses, la promesse qu'il jetait là, plein de fièvre et de ferveur, il ne mesurait pas tout ce qu'elle impliquait. « Par-dessus toutes choses » ? Une chose, au moins, restait pour lui précieuse infiniment : l'estime des hommes, le respect, la reconnaissance de ses contemporains qu'il a voulu aider, servir, en leur montrant, par ses écrits, la bonne route. C'est ce dernier objet, parmi les choses du monde, que Jean-Jacques parvient à ne plus désirer. Sa situation est la même ; ou plutôt, elle est pire. Depuis que Mme de Créqui lui a retiré sa douceur, personne, plus personne, ici-bas, qui lui rende justice. Le cercle de haines et de dégoûts dans lequel il se croit enfermé vient de se clore. Plus d'issue. Nul recours. Mais si ! Le recours à l'absence. L'issue verticale. Ceux qui le tenaient ne le tiennent plus, simplement parce qu'il n'est plus là. Tout-puissants sur qui leur ressemble, ils sont sans pouvoir contre un homme qui ne compte plus pour rien l'opinion qu'on a de lui. Fini, l'attachement à cette vanité. Tout est bien. J'ai fait ce que j'ai pu, et Dieu me jugera. Quelle importance, en vérité, l'assentiment public, la renommée, les éloges ? Goût de la gloire, pas autre chose. Encore un piège de l'amour-propre. L'amour-propre n'est pas cet amour de soi, légitime, plus que légitime, nécessaire, dont il est parlé dans la loi des lois. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Le moi est double, ou plutôt, il y a le faux moi et le vrai. Faux, haïssable, le moi acquis, le moi des convoitises, celui dont il est question dans l'autre Parole : Quiconque est perdu qui veut se garder, avare, coûte que coûte se garder pour soi. Noble, au contraire, constitutif, irremplaçable, le moi profond, celui que Jean-Jacques, dans ses écrits, appelait souvent « la nature », la « nature humaine », la réalité de notre être qui se définit par son élan vers le Bien et qui n'existe, à chaque seconde, que par Celui qui est. L'aimer, ce moi profond, c'est aimer son principe et sa source ; « cœur-du-cœur » où Dieu habite.


Il t'en aura fallu du temps, pauvre âme, pour épeler ta leçon de choses, pour inventorier le contenu de ton option ! Une connaissance nous est livrée, dans une espèce de révélation, et nous n'avons pas trop de notre vie entière, dormants que nous sommes, pour entendre et pour accueillir la totalité du message. C'est fait, à présent, pour Jean-Jacques. Il assume la solitude parce qu'il a compris, enfin, que notre cœur, une fois donné, n'est plus jamais seul.


Un écrit comme il n'y en a pas beaucoup, ces Rêveries inachevées. L'œuvre de quelqu'un qui croit que nul ne lira ces lignes qu'il trace avec lenteur. Rousseau a la conviction — réelle, absolue — que la « Ligue », autour de lui, est telle qu'elle parviendra sans peine, lorsqu'il n'y sera plus, à mettre la main sur son manuscrit, à le cacher, à le détruire. Les teneurs de « journaux intimes », combien sont-ils à n'écrire que pour eux ? Les preuves sont là, chez Benjamin Constant, de l'arrière-pensée qui ne le quitte pas, dans ses notes les plus secrètes : d'autres yeux que les miens liront tout cela ; et il se surveille, et il plaide, et il se rend témoignage, et il prend des poses. Quant à Gide, son célèbre Journal était si bien à notre intention que ce champion de la sincérité falsifiait à plaisir et son texte et ses dates pour embellir le mémorial qu'il nous vendait de son vivant. L'homme des Rêveries ne travaille pas pour nous. Il a repris la plume, parce qu'il a toujours pensé plus clairement en formant sur le papier des lettres et des mots qu'en laissant errer son esprit. Errer, justement ; vaquer ; sauter d'un objet à l'autre ; paresser. Or c'est une tâche positive qu'il a résolu de s'assigner. La même que toujours, depuis cette « Réponse à l'Académie de Dijon » qui décida de son destin. « Notre véritable étude, disait-il au début de l'Emile, est celle de la condition humaine. » Et ici (III) : Quelque chose en moi, « dans tous les temps », m'a « fait chercher la nature et la destination de mon être ». Hier, il se défendait, dans les Confessions. L'épigraphe de ce livre pourrait être tirée de la lettre crispée, tremblante, que Jean-Jacques adressait à Mylord Maréchal, le 19 mars 1767 : « Cet homme que vous prenez pour moi n'est pas moi. » Le ton n'est plus le même, à présent. Plus d'apologie. Rousseau n'est plus tourné vers ses persécuteurs pour les supplier d'ouvrir les yeux, de cesser de le méconnaître, Rousseau ne s'adresse plus à personne. C'est lui-même qu'il interroge. Il a changé. Cette paix revenue en lui, il faut qu'il sache l'employer. À quoi? À s'examiner tel qu'il est dans cette disposition nouvelle. Il est content ? Mais il se connaît, toujours si prompt à s'applaudir ! Ne plus se donner le change. Il a certainement du chemin à faire, encore, avant d'être en état de rendre à Dieu ses comptes, ce qui ne peut plus guère tarder maintenant (3).

 

 

(3) Ce « compte, dit-il, que je ne tarderai pas à rendre de moi » (I).

(A suivre)

 



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