Retour sur mon enfance (10)
Le poste de radio a été abandonné là lui aussi. La poussière recouvre l'ébénisterie. Les boutons de réglage tournent encore. Le long fil qui servait d'antenne et qui grimpait jusqu'aux solives est attaché avec un élastique. La TSF trônait dans la cuisine sur la commode. Maman l'avait protégée de la poussière par un napperon brodé.
Ma tête résonne encore des padam de Piaf, de l'aigle noir de Barbara, des flamandes de Brel. Henri Salvador nous transportait vers Syracuse, Gilbert Bécaud nous emmenait visiter Moscou avec son guide, nous nous laissions porter par l'eau vive du ruisseau de Guy Béart, nous nous chauffions au feu de bois de l'auvergnat de Brassens et nous ramassions les feuilles mortes en compagnie d'Yves Montant. Le dimanche matin, l'accordéon s'invitait à la maison.
Quand nos parents s'absorbaient dans l'écoute des informations, il ne fallait pas parler sinon nous nous faisions remballer. J'entends encore un journaliste commenter la guerre d'Algérie (pourquoi la guerre Papa ?) puis le Général de Gaulle déclarer la fin des hostilités (qui a gagné, Papa, les bons ou les méchants ?). Je vois encore leur regard triste lorsque le speaker annonce l'assassinat de John Kennedy (pourquoi on l'a tué Papa ?) J'étais entrain de faire mes devoirs quand on a appris le meurtre de Martin Luther King (I have a dream). Pourquoi tant de haine ? Nous n'avions pas le droit de toucher les boutons mais dès que les adultes avaient le dos tourné, nous nous empressions de les manipuler. La radio émettait alors des sifflements aigus et elle grésillait pas mal. Parfois, nous captions des signaux en morse.
Je n'ai pas des souvenirs précis des émissions sinon de vagues réminiscences du jeu des mille francs animé par Lucien Jeunesse. En fin d'après midi, le poste vibrait sous des rythmes un peu plus endiablés. Mon grand frère écoutait « Salut les copains ». Pour Sheila, l'école était finie. Pour Johnny, la vie commençait pendant que Sylvie Vartan se faisait belle pour aller danser. Les musiques anglo-saxonnes avaient le vent en poupe. Et les Beatles chantaient : No milk to day..... Et les parents râlaient après cette musique de sauvages et ces garçons aux cheveux longs qui donnaient le mauvais exemple. Quand nous montions nous coucher, ma mère, après une journée bien remplie, aimait coudre ou tricoter tranquillement en écoutant de la belle musique. C'était le moment où elle pouvait enfin se détendre.