Un autre regard sur... Jean-Jacques ROUSSEAU (7)
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Un autre regard sur... Jean-Jacques ROUSSEAU
par Henri GUILLEMIN
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Préface d'Henri Guillemin au livre de Jean-Jacques Rousseau,
"Les rêveries du promeneur solitaire"(1778, posthume et inachevé)
7
La loyauté de son enquête l'amène à des découvertes : qu'un « innocent persécuté », par exemple, prend volontiers « pour un pur amour de la justice » ce qui n'est que « l'orgueil de son petit individu » ; et que ces bonnes excuses qu'il s'octroie pour les mensonges qu'il lui est arrivé de faire (« mauvaise honte », « embarras ») elles sont trop commodes, elles ne valent rien. « Témérité », « arrogance », la façon qu'il a eue d'arborer cette devise : Vitam impedere Vero. Le bien, il ne l'a jamais pratiqué que lorsqu'il y goûtait une joie. Dès qu'il se sent contraint, les actes les meilleurs n'ont pour lui plus d'attrait ; « voilà qui modifie beaucoup l'opinion que j'eus longtemps de ma propre vertu ».
Rares sont les créatures qui, en vieillissant, s'améliorent. Le plus souvent, presque toujours, ce que l'âge apporte avec lui, c'est la pétrification, la sclérose, l'être qui se ratatine. Jean-Jacques ne suit pas la règle. La vie se retire de lui, et il se soucie d'être meilleur, plus courageux, moins égoïste. Quand la mort s'approche, écrit-il, « on pense à tout, hormis à cela ». Il y pense, lui, à sa mort. Il sait que l'heure solennelle n'est pas loin, et il songe à s'y préparer.
Que de choses savantes nous ont été dites, et pleines de la psychologie la plus déliée, sur Jean-Jacques et le savourement de son moi, Jean-Jacques et cet amour de Dieu qui lui serait si parfaitement étranger ! Il a dit et répété : « Je suis chrétien. » Mais les connaisseurs vous expliquent que c'était là clause de style et que, le christianisme authentique, Rousseau en était à cent lieues. Je lis, pourtant, dans les Rêveries (III), ceci qui ne me paraît point d'un froid déisme abstrait : « Ce que j'avais le plus à redouter au monde /.../, c'était d'exposer le sort éternel de mon âme. »
Et cet homme dont on nous affirme qu'il se roulait, avec une volupté insatiable, dans la complaisance de sa personne, drôle, tout de même, non ? qu'il emploie, à tant de reprises, ces mots d'« extase » et de « ravissements » qui, s'ils ont un sens, indiquent très exactement l'opposé du repliement d'un être sur soi. « Je ne rêve jamais plus délicieusement que quand je m'oublie moi-même » (VII). Jean-Jacques sent son cœur « s'élancer vers l'auteur des choses » (id.). Son vœu le plus cher serait de retrouver l'île Saint-Pierre où il a passé des semaines de bonheur ; s'il pouvait y revenir, mon âme, dit-il, « converserait d'avance avec les intelligences célestes dont elle espère aller augmenter le nombre dans peu de temps ». Un « introverti » passionné, morbidement occupé de soi seul ? Alors, comment se fait-il qu'on lise, dans la septième « Promenade », à propos de ses « rêves » et de ses « extases », les lignes que voici : jadis, ses « ravissements » l'emportaient dans des songes de « félicité terrestre », mais « toujours relatifs au tout » (« Je ne pouvais être heureux que de la félicité publique») ; et maintenant qu'il se voit repoussé par les hommes et qu'il en est réduit à la société des arbres et des plantes, c'est le « tout », encore, qui l'enivre : « Je m'identifie avec la nature entière » (VII); mon cœur « se perd avec une délicieuse ivresse dans l'immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié » (id.); et s'il n'a plus de vrai bonheur que dans les prés et les bois, s'il se fait « botaniste », s'il éprouve comme une expansion et un accomplissement lorsqu'il « étudie la nature » dans une herbe ou dans une fleur, c'est qu'il y trouve « sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer » (id.). L'enthousiasme pour la création en ce qu'elle révèle du « plan divin », est-ce aujourd'hui, après Teilhard, que nous nierons sa valeur religieuse ?
De la souffrance consentie sort un bien que nous étions loin d'attendre. Jean-Jacques banni, réprouvé, ne doute plus que ce qui lui arrive n'ait été « écrit dans les desseins éternels » (II). « Dieu est juste. Il veut que je souffre et il sait que je suis innocent. Voilà le motif de ma confiance. /.../ Tout doit à la fin rentrer dans l'ordre et mon tour viendra tôt ou tard » (id.). Il faut s'y faire. Jean-Jacques avait pris au sérieux l'enseignement du christianisme : que la destination de l'homme est de « connaître Dieu, l'aimer et le servir ». Je sais que ce n'est pas là l'image usuelle d'un écrivain dont la mémoire fut défigurée aussi bien par les dévots (si l'on peut dire) que par les « philosophes » et leurs disciples. Ces derniers, plus adroits que leurs maîtres, couvrant d'un voile les férocités de la « secte » contre Jean-Jacques lorsqu'il était de ce monde, ont tenté, insidieusement, d'annexer son nom à leur propagande. Mais le vrai Jean-Jacques, peu à peu, se révèle, sous la retombée des mensonges.
(FIN)